TIBET : GOLMUND - LHASA - KASHGAR EN AUTOSTOP, JUILLET 2002.

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Lhassa la mystique, les récits de bien des aventuriers nous ont décrit cette ville, autrefois interdite aux étrangers. Aujourd’hui Lhassa n’est plus si mystérieuse mais l’atteindre  impose au voyageur de passer entre les mailles du filet chinois.

L’aventure commence à Golmund, dans la province du Qinghai, dernier bastion avant d’accéder au plateau Tibétain. Notre train déverse son lot de voyageur Hans, blasés d’arriver dans ce trou perdu de la république populaire. Dès notre arrivée,  les propositions de  lift  pour Lhassa sont nombreuses. Les chinois connaissent la raison de notre venue à Golmund, dont l’unique attrait est d’être le point de passage obligatoire pour pénétrer au Tibet par la route du Nord.

Les renseignements que nous possédons nous recommandent de rester à distance du fameux bureau CITS de la police chinoise. Ce dernier contrôle l’entrée des étrangers au Tibet afin de leur en faire payer le prix fort, soit  1800 Yuans par personne pour monter dans un bus dégueulasse et voyager 35 heures minimum sur une piste en très mauvais état. Nous filons directement vers la gare des bus tibétains. Nous sommes un samedi, le bureau du CITS est fermé le week end et la caissière de la gare routière refuse de nous vendre un ticket tant que nous ne pouvons pas présenter une autorisation officielle du CITS. Pour Brice et moi il est hors de question de rester une journée de plus dans cette ville garnison qui ne présente aucun intérêt…et c’est peu dire.

L’air est frais et l’impatience me rend nerveux car jamais je n’ai été aussi proche du Tibet. En regardant les montagnes, mon cœur bat la chamade, le plateau tibétain habite mon imagination et mes rêves depuis tant d’années. Le bouddhisme, le Dalai Lama, les nomades du toit du monde, le Potala, des régions encore inexplorées sont autant d’éléments qui m’ont souvent captivé, entraînant mes pensées dans leur mystère culturel ou géographique. Alexandra David Néel, les capitaines Zelby et Rawling, Michel Pesseil, de tout temps, rares sont ceux qui ont eu le courage de s’attaquer à la forteresse Tibétaine et l’explorer. J’éprouve un respect immense pour ces personnes qui se lancent pour ne rien regretter plus tard.

Devant la chinoise fonctionnaire bornée et son chinglish approximatif nous ne désespérons pas et sortons pour aborder le chauffeur du bus de 14 heures, le seul de la journée. Je ne parle pas chinois, encore moins tibétain, lui, ne bite pas un mot d’anglais, toutes les circonstances sont donc réunis pour nous comprendre…Je lui propose de nous embarquer dans son bus, illégalement mais pour 1000 Yuans par tête. J’écris et réécris sur un papier chiffonné, l’offre que nous lui faisons. Il nous laissera dans le doute 2 longues heures durant lesquelles nous décidons de quitter la gare des bus tibétains pour tenter autre chose. Lorsque nous attendons un taxi dans la rue, le chauffeur revient discrètement et nous demande de l’attendre à 200 mètres de là. Nous ne comprenons pas ce qu’il décide finalement de manigancer. Un taxi nous approche après une heure d’attente, à son bord, un camarade du chauffeur de bus nous demande de monter. Notre voiture se faufile à travers un tissu de ruelles et de terrains vagues pour éviter les grands axes de Golmund et rejoindre le check point militaire situé à 10 kilomètres, sur la route qui s’élève vers le Tibet. Le taxi nous arrête à 500 mètres des uniformes militaires. Nous descendons en nous courbant légèrement comme des clandestins, sommes contraints de laisser filer le taxi avec nos sacs à dos et suivons à pied notre passeur pour contourner le barrage militaire. J’avais sorti mes pellicules photo de mon sac, ce que je considère de plus précieux, pour les garder avec moi. C’est une belle chinoise qui conduit notre taxis, une de ces filles de paysan qui a accepté comme beaucoup d’autre colons de refaire sa vie dans le grand Ouest Chinois, et pour une fois, non comme prostituée. Elle passera sans encombre avec sa voiture vide et nos sacs enfermés dans la malle pour nous attendre 200 mètres après, derrière une cahute de tôle rouillée. Nous sautons de nouveau dans le taxi, heureux de ne pas avoir été repérés. Visiblement, nos deux compères connaissent la combine. Il ne nous reste plus qu’à attendre le bus, le chauffeur nous a promis une place assise, il arrivera 3 heures plus tard.

Nous grimpons à bord et rencontrons un tchèque, un américain et un coréen qui tous les trois ont tentés plus tôt de faire ce que Brice et moi sommes en train de réussir : entrer illégalement au Tibet pour son coût plus attractif et pour le goût d’une aventure mesurée.

Le chauffeur et ses sbires souhaitent que nous payons tout sur le champs…la conversation est d’autant plus tendue que nous leur avions signifié que nous les paierons une fois à Lhassa. Nous refusons, ils s’énervent et nous demande de descendre…pour nous, aucune différence ! Nous avons passé le check point militaire, il ne nous reste qu’à trouver un autre véhicule.  En cette fin de journée l’air est froid et sec, nous grimpons vers les hauts plateaux…le bus nous regarde nous éloigner à pied sur le bord de la route. Brice est furieux, il me devance d’un pas volontaire, je le suis sans me préoccuper de ce qui nous arrive. Pendant ce temps, le jeune Koréen parlant mandarin discute avec eux, leur expliquant sans doute que nous ne sommes pas des brigands et que notre parole sera tenue. Soudain, le bus klaxonne, le chauffeur ne veut pas perdre la face, il accepte  nos conditions car pour lui, laisser deux étrangers illégaux sur cette route serait trop risqué, et puis l’appât du gain est tel qu’il ne peut laisser filer cette aubaine.

Nous voyageons 36 heures, assis par terre, le cul sur des sacs de toile. Toutes les couchettes sont occupées par des Chinois, des Tibétains et même des officiers militaires chinois qui ont assisté à notre manège sans intervenir…pourquoi ? Plus tard nous apprendrons que ce que j’appelle les  check-points  ou  barrages militaires  sont sous contrôle policier où d’une certaine police militaire et non sous celui de l’armée chinoise. Cette même armée qui se vante, depuis plus de 40 ans, d’avoir libéré le peuple tibétain du féodalisme religieux du Dalai Lama, chef spirituel que tous les tibétains vénèrent ou pour le moins, respecte.

Dans le bus, notre entourloupe n’intéresse pas les officiers chinois, la Chine est vaste et les échanges d’informations entre services policiers et militaires doivent certainement être aussi performants que le fonctionnement d’un rectorat français. Ces officiers en uniforme kakis flanqués de l’étoile rouge sont par ailleurs fort sympathiques, ils nous sourient souvent et nous offrirons des cigarettes toute la durée du voyage.

Le bus est victime d’une crevaison lors du passage d'un col à plus de 5200 mètres, l’occasion pour nous de prendre un grand bol d’air pur raréfié en oxygène…j’ai mal à la tête, Brice a le culot de s’allumer une cigarette qu’il ne terminera pas. Le paysage est grandiose, nous sommes officiellement au Tibet (ou Xizang, en Mandarin), immense, pelé et je ne le réalise pas, un peu assommé par le manque de sommeil, l’altitude, et la faim. Nous passons trois autres check-points, planqués à l’arrière du bus, sous des couvertures. La vitre arrière a été brisée quelques heures plus tôt lors d’un déchargement, si bien que la poussière et les gazs d’échappement sont happés par l’arrière du bus, là où nous restons calfeutrés sous des couvertures poussiéreuses, véritable vivier pour acariens. Brice me dit qu’il n’en peut plus parce qu’il suffoque, je lui demande gentiment de prendre son mal en patience, j’en bave, l’air est trop sec et la chaleur de cette mi-journée, insoutenable.

Après 36 heures de route nous atteignons Lhassa de nuit. Brice paye les chinois, ils sont rassurés et nous sourient enfin.  Nous trouvons un dortoir dans un des nombreux hôtels bon marché de la capitale tibétaine, je m’effondre sur un matelas. Les jours suivants nous découvrons le Potala, palais des Dalai-Lamas, lieu magnifique mais soumis à l’écrasant contrôle vidéo qu’opèrent désormais les chinois pour repérer un potentiel ennemi du peuple.  Les tibétains sont émouvants, jamais nous n’avions rencontré un peuple aussi engagé spirituellement. Lhassa est un lieu de pèlerinage pour tous les habitants du Tibet, qui se doivent de s'y rendre au moins une fois dans leur vie.

Je déambule dans des ruelles étroites,  souris aux officiers chinois et me laisse envoûté par l’ambiance particulière qui règne en permanence sur la capitale du toit du monde. Dans une ruelle pavée, au pied du Potala je discute avec des vieillardes. Discrètement je décide d’ouvrir mon guide à la page où figure un dessin représentant un portrait du Dalaï Lama. Pour ces femmes Tibétaines cette surprise prend la tournure d’un petit événement dont je suis le seul témoin. Elles se prosternent, ne peuvent plus lâcher le livre qu’elles étreignent de leurs mains, comme tétaniser par leur croyance et l’admiration qu’elles ont envers leur Père spirituel, sa Sainteté le Dalai Lama.

Tout représentation du 14ème Dalai Lama est strictement interdite au Tibet, quelqu’en soit son support : affiches, séquences vidéos, photographies, dessins, icônes. Les tibétains qui décident de défier l’autorité chinoise risquent la prison et la torture. Pourtant, plus tard lors de notre passage dans la tente d’un marchand de l’Ouest Tibétain, sa Sainteté trônera honorablement sur l’autel de fortune d’un croyant convaincu.

Un matin, alors que je descends acheter une bouteille d’eau à l‘épicerie de notre hôtel, je remarque un européen dont la silhouette ne m’est pas inconnue. Ses cheveux frisés et ses lunettes larges me rappellent subitement l’année 1997, lorsque j’étudiais en Ecosse : Charles Maddisson ! Un de mes professeurs de l’Université d’Abertay Dundee. Il est en vacances au Tibet après avoir tenté de mettre sur pieds des programmes d’échanges universitaires avec les universités de Shanghai.  Par la suite nous discuterons autour d’un verre ou lors d’une soirée bien arrosée, abordant la question tibétaine, l’union européenne, l’utopique indépendance écossaise et bien entendu, les femmes, sujet que notre réflexion finira toujours par rattraper.

Un tel voyage offre l’occasion de rencontrer des personnes hors du commun. Un après midi, Brice se trouve dans un café internet de Lassa, assis à côté d’un français d’une soixantaine d’année, au visage charismatique et à l’œil malicieux. Nous discutons et apprenons de lui qu’il est écrivain, effectuant une énième expédition au Tibet dans le cadre de ses recherches. Ce monsieur s’appelle Michel Peissel, écrivain réputé depuis plus de 40 ans pour ses découvertes, ses explorations au Tibet et tout un tas de projets fous réalisés sous sa botte. Ses ouvrages occupent les rayons aventure et découverte de la FNAC, ses films sont diffusés à ARTE et ses expéditions ont fait rêver bien des personnes, dont Brice et moi faisons désormais partie. Je discute avec Michel Peissel autour d’une bière, le moment est pour moi passionnant. Je m’abreuve de ses récits tibétains, de ses conseils pratiques pour que notre escapade dans l’Ouest soit un succès et je constate qu’il parle le tibétain couramment!  

Dans les hôtels de Lhassa, les occidentaux ont pour habitude d’épingler des annonces aux murs des hôtels, afin de trouver des partenaires pour un trek et partager les frais. Un russe d’une soixantaine d’année dépose un jour une annonce pour le moins atypique. Il propose à 4 personne de se joindre à lui pour assister à une cérémonie, appelée en anglais : sky burial autrement dit, être les témoins de funérailles tibétaine. Brice et moi nous présentons à lui et acceptons de le suivre ce même jour. Rendez vous est pris pour 14h. L’homme s’appelle Dimitri, il est professeur de russe et de science politique en Corée du Sud où il vit depuis plus de 20 ans. C’est un homme charismatique, sympathique et vraisemblablement fasciné par les coutumes les plus intimes des peuples méconnus de notre belle planète. Assis dans un land-cruiser, nous sommes conduits par un chauffeur tibétain ainsi qu’un jeune guide de 19 ans, parlant anglais couramment. Ce dernier nous raconte que tout jeune, il a dû fuir le Tibet. Ses parents lui ont ordonné de rejoindre Daramsala au nord de l’Inde pour y suivre une éducation tibétaine sous l’égide du gouvernement tibétain, exilé depuis Mars 1959.

En début de soirée, nous atteignons un monastère perché à flanc de montagne et sommes accueillis par la communauté monastique de ce lieu fascinant. Lors du dîné notre jeune guide décrit ce à quoi nous allons assister le lendemain matin. Les funérailles tibétaine mettent en scène un rituel ancestrale, singulièrement macabre. Pendant la conversation nous comprenons qu’avoir le cœur bien accroché est une chose à laquelle nous devrons être préparés.

Vers 7h, le réveil se fait en douceur tandis que j’avale un bol de Tsampa, persuadé que je commence à  m’accoutumer à l’aigreur de ce breuvage. Il a plut toute la nuit et cela continue, nous partons sur un sentier et marchons pendant  40 minutes, suivant de loin quelques moines, notre guide et d’autres tibétains. Le lieu où se tient la cérémonie est assez sommaire mais fort de symbolisme. Une immense enceinte en fer forgé encercle un socle rond  composé de larges dalles de pierre  posées à même le sol tandis qu’à deux ou trois mètre un encensoir laisse l’air ambiant se parfumer. Une petite cabane sert d’abri aux moines et aux proches des défunts. Ce matin là, deux personnes vont être exhumées, leur corps arrivent à dos d’hommes et sont ensevelis dans du linceul blanc, semblable au foulard tibétain de bénédiction. Leur posture est identique à celle, fétale, des momies  égyptiennes, leur corps étant ficelé avec de la corde.

Les préparatifs sont multiples. Tandis que des hommes déposent les deux corps sur le socle de pierres plates, véritable point central de la cérémonie, les hommes assignés à la tâche sont également arrivés : un vieux moine accompagné de deux de ses semblables, plus jeunes. Depuis maintenant une dizaine de minutes, je les observe. Ils portent comme tous, leurs robes bouddhistes de couleur pourpre, récitent des prières à voix haute tout en aiguisant de longs couteaux sur une pierre disposée à cet effet.

J’imagine le pire…et regarde autour de moi, bien au delà de ce qui se prépare devant moi. Les montagnes sont majestueuses et il pleut encore. Je m’allume une cigarette. Notre jeune guide nous dit qu’il est interdit aux femmes d’assister à ces funérailles et nous explique que pour que les défunts voient leur esprit rejoindre le côté des morts,  il faut que leur corps soit traité en conséquence, lors d’un rituel que seuls ces trois moines sont autorisés à pratiquer. Ce à quoi nous allons assister.

Le plus vieux porte un tablier, il finit par rejoindre le cercle des dalles de pierre sur lequel sont disposé les deux corps embaumés. Avec le bout de sa lame, il coupe les cordes pour extirper les corps de l’enveloppe formée par le linceul blanc. Je constate alors qu’un des défunts devait être un solide gaillard, il avait, paraît il, environ 80 ans lorsqu’il est décédé il y a 4 ou 5 jours. Depuis sa mort, sa famille à préparé son corps, l’embaumant et le nettoyant pour cette cérémonie. Le vieux moine coupe les cordes qui retiennent le cadavre dans sa posture recroquevillée et laisse le corps nu s’étaler de tout son long sur le sol, tel un pantin désarticulé. Ses longs cheveux blancs gardent encore de belles tresses. L’autre cadavre est celui d’une vieillarde, vraisemblablement de petite taille.

Les funérailles tibétaines consistent concrètement à éplucher les corps des défunts, ce à quoi s’affaire le vieux moine et ses deux jeunes compères. Armés de leurs longs couteaux, je les observe prendre ici, une jambe et la découper, là, un bras et le tailler en pièce. C’est sans aucun doute le spectacle le plus ignoble auquel j’ai jusqu'à ce jour assisté. Plus tard, le vieux moine, décapitera le corps du vieillard puis celui de le vieillarde. Le sang coule encore un peu et forme des ruisselets entre les pierres. Parfois, le vent tourne et une bourrasque violente par l’odeur qu’elle transporte nous procure d’autres sensations que la simple vision funeste dont nous pouvons à tout moment détourner notre regard. Mais en majeure partie du temps, le vent est avec nous et il est ascendant, ce qui constitue un avantage d’une importance capitale pour pouvoir assister à cette boucherie. Parfois je note que l’un des moines charcutier, vomit discrètement tant l’odeur doit être forte là ou il est, c’est à dire les pieds dans cette mélasse sanguinaire. Pendant une vingtaine de minutes ils prennent soin d’éparpiller les morceaux de chaire humaine dépecés sur les pierres plates.  A la suite de quoi, quatre hommes passent en file indienne puis tourne le dos à la scène en se tenant par la main. Ils font barrière à une cinquantaine de vautours qui n’en peuvent plus d’attendre le signale du vieux moine.

Cesont ces charognards, ces hyènes ailées, qui vont permettre à l’esprit de prendre son envol ! En tout cas, c’est ce que j’interprète de mon point de vu occidental. Je m’accroche…Je m’accroche justement à mon corps et à mon esprit pour ne pas vomir, pour ne pas pleurer, pour ne pas crier et pour avant tout, ne pas partir. Les quatre sbires tibétains baissent les bras, les oiseaux au long cou imberbe fondent sur la barbaque humaine.

A cet instant, ce à quoi nous assistons semble atteindre une dimension supérieure dans le macabre à l’état pur. Un autre de nos sens se met soudainement en action, celui de l’ouïe. En effet, une cinquantaine de vautours, même occupés à dévorer, fait naître un bruit très particulier mais je ne trouve pas les mots pour le décrire. Pour déchiqueter un cadavre et ne pas manquer une seule miette de chair, le long coup du vautour est profilé à la perfection et je distingue souvent l’une de ces innombrables têtes sanguinolentes qui fouine, déchiquette puis avale. De là ou nous sommes postés nous ne pouvons qu’assister du regard une horde de charognards trop occupés. Je ne vois plus les corps, ou ce qu’il en reste sauf deux ou trois fois, lorsqu’une bestiole ayant attrapé un gros morceau tente de s’éloigner du groupe. Parfois, le vieux moine s’infiltre au sein même de la horde, pour redécouper le corps si celui ci est encore en trop gros morceaux. Il ne semble pas aimer ce qu’il fait mais n’a pas le choix. Plus tard, notre jeune guide nous racontera qu’il exerce ce rituel quotidiennement depuis presque 45 ans, 5 jours par semaine et à raison de 2 ou 3 morts par jour. Je fais un rapide calcul est réalise que ce vieux moine au regard compatissant a déjà découpé 25 à 35000 cadavres dans sa vie.

Le vent tourne définitivement et l’odeur est tellement insupportable que nous sommes plusieurs à décamper aussitôt mais Dimitri reste. Plus tard il nous décrira la fin de cette sinistre liturgie mettant en scène, des cadavres humains, des charognards et des tibétains restant de marbre face à ce rite, symbole même de leur culture.

Lorsque nous rentrons au monastère j’entends les cantiques graves et profonds des bouddhistes vêtus de pourpre et pénètre dans le monastère pour assister à une cérémonie religieuse. L’atmosphère est pieuse et je me repose un instant tout en repensant à la matinée écoulée. Par la suite je ne formulerai aucun jugement sur ce rituel qui peut certes scandaliser mais que nous devons respecter qu’il nous ait fasciné ou révulsé.      

Le soir même, nous rentrons à Lhassa et rejoignons notre hôtel. Pour Brice et moi, l’objectif est désormais de rallier Kachgar en autostop depuis Lhassa et par la route la plus haute du monde, celle qui traverse le grand Ouest Tibétain puis rejoint le Xinjiang en passant par le Cachemire chinois, aussi appelé l’Aksai Chin. Nous ne recueillons aucun témoignage de personnes ayant emprunté cette route et les informations que nous trouvons sur internet sont décourageantes : barrages militaires réguliers, permis spéciaux pour telle ou telle région, que nous sommes censés obtenir auprès du mollusque administratif chinois. Brice se remet de sa grippe et après une semaine de repos à Lhassa nous partons en direction de Shigatze d’où nous rejoignons Lhatze. Cette ville microscopique est traversée par la route qui relie Lhassa à Katmandou, à 6 kilomètre en aval, un barrage militaire précède l’embranchement qui partage la route en deux pistes, une part en direction du Népal et une autre file pleine Ouest, vers la région de la montagne sacrée, le Mont Kailash.

Dans une auberge sommaire nous rencontrons Yoshi, un japonais de notre âge qui souhaite se rendre à Ali, la capitale de l’Ouest tibétain. Depuis 2 jours il tente d’être pris par un camion pour suivre le même itinéraire que nous. Le lendemain matin, il part à 7h pour contourner à pied le check-point et rejoindre un baraquement situé 1 kilomètre après. La veille, je discutais avec lui et profitais de ses repérages, qu’il mis gentiment sous forme de croquis pour nous guider. Comme d’habitude, je réveille Brice avec énergie, il est 7h30 et 10 minutes après nous partons à pied en direction du check-point. Quatre kilomètres avant nous entendons un camion venir dans un vacarme sourd et étouffé, Brice l’arrête et lui demande de nous laisser nous suspendre, les pieds callés sur les marchepieds des portières. A 200 mètres du barrage militaire, le chauffeur tibétain nous demande de descendre et de suivre son jeune co-pilote qui va nous aider à contourner à pied les officiers chinois. Dans notre entrain, un coup de sifflet retentit, je me retourne et  constate que deux uniformes se hâtent de venir à notre encontre. Nous sommes gênés pour ce jeune tibétain qui a bien voulu nous donner un coup de main et qui est en train de risquer beaucoup trop pour deux blancs becs, alors que nous sommes tous les trois invités à leur bureau. Le tibétain passe visiblement un sale quart d’heure, le camion est stoppé devant la barrière en bois qui sert de péage, son chauffeur reste de marbre. Un sentiment de culpabilité m’envahit, j’ai honte à l’idée d’être la cause principale de sa probable arrestation, d’autant plus que je connais le type de traitement que les chinois peuvent réserver à un tibétain. Son interrogatoire n’en finit plus aussi je décide de rentrer sans autorisation dans le bureau. A l’intérieur, je leur demande si je peux leur présenter mon passeport et tente de leur expliquer que tout est de notre faute. Après 5 minutes, comme par magie, le plus gradé des officiers décide de nous laisser poursuivre notre route et autorise le camion de nos deux compères à filer en direction de l’Ouest. Nous les précédons à pied et 300 mètres après ils nous dépassent de nouveau en nous faisant signe de les rejoindre aux prochaines baraques qui bordent la route. Le tibétain est téméraire !

Nous y retrouvons Yoshi, notre confrère japonais qui négocie déjà avec eux. Il nous dit que c’est le premier camion de la journée. Après 20 minutes de pourparlers nous embarquons, nos sacs à dos sont arrimés sur le chargement du camion, recouvert d’une large bâche épaisse en toile militaire. Nous même sommes installés sur le sommet du chargement, nous surplombons le cockpit du camion et jouissons d’une vue imprenable sur le paysage alentour.

C’est une petite victoire que Yoshi, Brice et moi célébrons sous un soleil de plomb. Nous pensions devoir attendre des heures et même des jours pour qu’un camion accepte de nous prendre, apparemment la chance est avec nous. Le chauffeur s’appelle Tashi, plus tard, Brice le surnommera  nez raboté  en raison de son faciès morbide, usé par la rigueur du climat et probablement victime de torture ou de bagarres farouches entre tibétain ou hans. Pour ma part, en le regardant je pense à Squeletor, le vilain méchant du dessin animé Musclor que j’adorais il y a de cela une vingtaine d'années. Il s’avère être un homme rustre, peu soucieux de nos états d’âmes et plus tard nous découvrirons avec stupeur l’endurance dont il fait preuve et grâce à laquelle il peut conduire 3 jours et 2 nuits non-stop. Son co-pilote est un gamin, Saga doit avoir 19 ou 20 ans, il est vêtu de la traditionnelle veste Tibétaine, épaisse et chaude. Etre assis près de lui dans la cabine c’est aussi agréable qu’être accroupi sur la cuvette d’un chiotte turque que la javel ne nettoie plus depuis des semaines. Cela ne fait aucun doute, Saga refoule, autrement dit ça fouette dans l’cockpit. A l’extérieur de Lhassa, les tibétains n’ont pas d’eau courante et pas d’électricité, la vie est dure, le climat parmi les plus rigoureux de la planète. A leur place, n’importe quel être humain ne s’embarrasserait pas d’une douche froide par 5 degrés de température estivale. Toujours replacer les faits dans leur contexte naturel, je ne cesse de me le répéter.

Après une journée et une nuit de voyage, Yoshi parvient à comprendre de Tashi que nous atteindrons Gertze en quelques jours.  Par expérience,  je me méfie de ce genre de réponse fortuite. En fait, il nous conduira avec son camion jusqu’a Gertze, situé aux 2/3 de la distance entre Lhatsé et Ali et ce en presque 6 jours.

Pour Brice et moi, cette partie de nos 5 à 6 mois de balade à travers l'Europe et l'Asie est particulièrement difficile parce que toutes les conditions sont réunies pour nous en faire baver, tels l’altitude, le froid, parfois la neige, un chauffeur cinglé et capable de dormir au volant. Mais ce sont aussi, une route défoncée souvent décourageant, un camion dont la mécanique est peu fiable et muni de pneus que nous changerons au moins 7 à 8 fois par jour qui sont autant d’éléments pouvant à tout moment, ruiner notre moral. L’expérience que nous vivons est sans commune mesure avec notre escapade mongole en side-car. Cette fois ci, l’environnement n’est pas accueillant et le risque est très présent.  La police chinoise pourrait nous expulser vers le Népal si elle nous pinçait, le mal des montagnes présente une menace permanente pour l’organisme et bien entendu, je n’évoque même pas le danger que présente un probable accident sur cette piste traversant des régions parmi les plus reculées de la planète. Europe Assistance se trouverait bien mal en point à l’idée de devoir affréter un hélicoptère pour nous rapatrier depuis l’Ouest tibétain!

Durant les 6 jours et 5 nuits que nous passons avec Tashi et Saga sur leur vieux camion chinois surchargé, les journées et les nuits sont linéaires. Nous roulons presque 24h sur 24 à une vitesse moyenne sans doute inférieure à 30 km/h. Parfois, vers 5 ou 6 heures du matin, le vieux Saga est crevé et juge urgent de se reposer 1 ou 2 heures dans un gîte ou nous nous réfugions pour retrouver la chaleur d’un poêle à charbon, y boire une soupe de nouilles ou bien un bol de Tsampa. La pluie nous emmerde les 2 premiers jours avant que la route ne bifurque vers le nord pour rejoindre Gertze. L'averse tibétaine est cinglante, et une fois devenue abondante, elle finit par rendre l’épaisse bâche qui recouvre le camion, totalement perméable. Brice et moi passerons une nuit épouvantable, accroupis sous cette bâche qui n’avait plus aucune utilité si ce n’est celui de filtre à pluie. Yoshi avait eu la vaine d’avoir été désigné pour surveiller Tashi afin qu’il ne s’endorme pas au volant. Brice et moi restions transits de froid et trempés comme des soupes, attendant le petit matin pour voir poindre quelques rayons d’un soleil salvateur. Une autre nuit, nous traversons une ville connue pour être une garnison chinoise avec un check-point à son entrée. Tous les trois, nous nous cachons dans notre hutte au sommet du camion et à travers une des minuscules déchirures de la bâche je reste attentif à notre avancée, redoutant le moindre contrôle policier.  

De jour comme de nuit, les arrêts sont fréquents, beaucoup trop à notre goût. Yoshi et Brice décident un jour d’établir des statistiques pour comptabiliser leur nombre et leur nature. En effet, embarqués sur ce camion, nous constatons que les motifs de nos haltes sont très variés. Dès que la piste longe un point d’eau, le camion s’arrête et Saga s’affaire à remplir son seau d’eau pour remplir une immense chambre à aire qui sert de réservoir afin d’alimenter le radiateur. Le camion redémarre et 20 minutes plus tard c’est un pneu crevé qui cette fois-ci nous stoppe. Après une demi heure de mécanique éprouvante (changer un pneu de camion pesant près de 60 kilos à 5000 m n’est pas de tout repos) nous repartons. Il arrive alors que le moteur refuse de démarrer, le vieux Tashi ouvre son capot pour deviser les bougies et vérifier leur état. De temps à autre, il sort une masse et frappe lourdement dans le bloc moteur : le camion redémarre...le mystère du coup de massue tibétain!

En temps cumulé, Brice, Yoshi et moi passerons des dizaines d’heures à observer Tashi et Saga s’affairer autour de leur camion de fortune. Nous en déduisons un jour qu’il doit sans doute transporter presque 10 tonnes de matériel et par la suite Brice parviendra à lire à l’intérieur du bloc moteur que sa puissance est de 110 chevaux, autrement dit son rapport poids–puissance  est dérisoire!

Durant tout notre périple en la compagnie de Saga et Tashi, l’aide de nos bras sera vivement sollicitée. Dès que le dénivelé se fait plus insistant, le camion abandonne son effort sous le poids de sa cargaison, sa puissance moteur étant insuffisante. Pour nous, l’opération consiste alors à descendre pour sauter sur le bord de la piste. Une fois que le camion est à l’arrêt (Tashi étant dressé de tout son poids sur la pédale de freinage) nous disposons une ou deux pierres derrière les pneus afin qu’il puisse lâcher sa pédale de frein, redémarrer en passant la première, en débrayant à fond et en accélérant fortement. D’un seul coup, il lâche sa pédale d’embrayage et dans l’affolement mécanique que subit alors le bahut, celui-ci avance de 3 ou 4 mètres pour finalement caler une énième fois. Si cette manœuvre est accompli sur un terrain plus ou moins plat, il arrive que le camion ne calle pas et qu’il persévère dans sa lente avancée. Mais bien entendu, lorsque nous entamons une cotte de presque 2 kilomètres, il va sans dire que nous pouvons prendre 3 ou 4 heures, voir une matinée entière afin de parvenir à sa fin. Saga, Yoshi, Brice et moi cavalant à côté du camion, les bras chargés d’une pierre lourde et suffisamment volumineuse pour stopper le mammouth bleu, une fois disposé derrière un pneus. La tâche était des plus pénibles. Courir avec une caillasse dans les bras, sur des centaines de mètres et à l’altitude du plateau tibétain, est un exercice physique que le Comité Olympique devrait un jour homologuer!   

Du sommet de notre tank chinois, j’allume parfois une cigarette et contemple le Tibet. Depuis ma première lecture de Tintin au Tibet je n’ai cessé d’en rêver. Toutes mes vacances passées à Chamonix ont alimenté mon attachement à la montagne. Puis ce sont d’autres livres, des rencontres, et ces dernières années, mes premiers voyages en Asie qui finiront par me convaincre d’une idée simple :  le Tibet est une région mystérieuse que je souhaite à tout prix découvrir.

Tout d’abord parce qu’il est méconnu et partiellement inexploré. La culture ancestrale du peuple tibétain est encore (malgré la Chine impérialiste) très préservée en dehors des villes mais pour combien de temps?  Les animaux sauvages tels que l’antilope que je pensais n’exister qu’en Afrique, galopent sur l’étendue infinie du haut plateau, parfois côte à côte avec un troupeau de chevaux sauvages. Une fois, nous apercevrons même un loup, à quelques centaines de mètres de nous. Depuis leur tente en feutre brun et entouré de leurs yacks, les nomades regardent passer les voyageurs plus fortunés que nous sommes. Ces hommes et ces femmes ont le visage buriné par les intempéries et la rigueur du climat.

Le deuxième soir, alors que nous nous reposons quelques heures dans un gîte tibétain, un groupe de nomades investit à son tour la pièce carrée que nous occupons. Dans un demi sommeil, je suis réveillé par le bruit que leurs lèvres produisent en se vautrant de leur bol de Tsampa. Une seule bougie illuminait cette assistance d’une quinzaine de nomades, et dans une lueur plus forte que les autres, endormis sur un banc, je distinguais le visage angélique d’une petite fille de 7 ou 8 ans à peine. Elle était calfeutrée entre ses grands-parents, le nez coulant,  la coiffure défaite et le regard assommé d’épuisement. Il y a des visages que l’on n’oublie pas. Des instants, que tout de go, chacun jugerait anodins mais qui pour une raison mystérieuse atteignent une dimension particulière dans l’idéal que nous imaginons. Cette nuit là, je pensais que toute la richesse du Tibet se concentrait dans le regard de cette fillette. L’altruisme de la culture tibétaine, sa force spirituelle, son mystère mais également l’innocence, et la vulnérabilité du peuple tibétain. 

Les dernières heures que nous vivons en compagnie de Tashi et Saga seront marquées par une nature majestueuse que seul le Tibet semble pouvoir offrir aux curieux que nous sommes. En fixant telle montagne ou telle vallée lointaine, je regrette souvent notre side-car mongol, qui nous aurait alors transporté vers ces recoins que nous ne pouvons que toucher du regard. Combien de fois me suis je demandé : « que peut-il bien y avoir derrière cette montagne ? Que peuvent bien contenir ces cavernes qui criblent les butes rocailleuses de ce plateau ? 

En pleine nuit et à une centaine de kilomètres de Gertze, la route est soudainement interrompue. Une rivière sortit de son lit a tout emporté. Heureusement que Tashi ne dormait pas, sinon nous aurions tous volé dans un trou de quatre ou cinq mètres de profondeur. Nous perdons, une nouvelle fois, notre temps pour chercher un autre point de passage qui cette fois ci nous impose un détour de presque un kilomètre.

A 5 ou 6 heures du matin nous arrivons à Gertze. Tashi et Saga nous débarque secrètement à l’entrée de la ville (autrement dit, sans manières) et nous réclament l’argent qui leur est dû. Nous craignons les militaires et nous nous faisons discrets en contournant le bourg par des terrains vagues, infestés de chiens errants agressifs. Les alentours sont recouverts des trophés que les habitants laissent après avoir déféqué. Ici aussi, l’eau courante n’existe pas, il n’y a pas d’égouts, le génie civil pékinois aurait fort à faire.   

Notre unique préoccupation est désormais de trouver un autre camion qui nous mènera à Ali, la capitale de l’Ouest tibétain. Nous décidons de nous mettre en poste à la sortie de ce bled paumé pour commencer à espérer un véhicule. Le soleil cogne, nous manquons d’eau et nous sommes surtout désespérés car seulement 3 véhicules passeront en 3 ou 4 heures d’attente. En début d’après midi, Yoshi décide de rechercher un chauffeur à l’intérieur de Gertze. Nous craignons d’agir de la sorte car nous devrons forcement être confronté à des policiers ou autres officiers chinois au risque d’être contrôlés. Yoshi part seul car il peut profiter de son physique asiatique et passer plus inaperçu que nous, le veinard! Le ras le bol prend le pas en milieu d’après midi lorsque nous décidons de le rejoindre. Au bout de quelques heures de recherche Yoshi finit par trouver un camion conduit par un Ouïgour fort sympathique. Il nous explique qu’il quitte Gertze d’ici quelques heures pour un village en direction d’Ali d’où nous pourrons trouver plus facilement un autre camion. Le lendemain matin à 5 h, nous partons. Notre chauffeur est musulman. Lui et son copain, coiffés de leur petite calotte blanche sont de buena anda comme diraient mes amis mexicains. Le camion est vide, nous roulons donc à vive allure, ce qui change du rythme de cette semaine enfin écoulée. En cette aurore d’une journée de juillet 2002, le spectacle est magnifique tant la lumière et limpide, notre morale au plus haut, et ce camion, en grande forme mécanique. Après une ou deux heures de piste, notre chauffeur comme piqué par une guêpe, se met à sortir brusquement de sa trajectoire. Nous traversons une vallée large et plate et je constate qu’il pilote, pied au planché, derrière un troupeau d’antilopes. C’est sympa de sa part de vouloir nous faire découvrir la faune de sa région! Dis-je à Yoshi. Non Baz, je crois qu’il est en train de chasser, mer épond Yoshi. En effet, il chasse! La poursuite dure presque 10 minutes, nous sommes secoués comme des glaçons dans un shaker, nos compères Ouïgours nous expliquent par une gestuelle comique que la viande d’antilope est un régale. Les bestioles détalent devant notre carlingue mais ce jour là, elles sont trop rapides pour l’homme et son camion.     

Nous arrivons à destination et saluons notre chauffeur chasseur pour immédiatement rechercher un autre véhicule. Après quelques heures, nous embarquons sur un autre bahut, cette fois ci chargé de sac de sel. Il va à Ali, enfin! Nous logeons sur la remorque. Ce poids lourd est différent de celui de Tashi. Comme tous les camions qui sillonne le Tibet, il est mono-corps mais sa remorque n’est pas bâchée et surtout elle est beaucoup plus longue et transporte un seul type de marchandise. Nous nous affalons sur ces gros sacs blancs entassés par dizaine tout en prenant soin de bien arrimer nos sacs à dos. Le confort est pour une fois optimale, nous nous ménageons chacun un fauteuil confortable. Détail très important au Tibet: ne monter que sur des camions chargés et non vides, sauf si il y a de la place dans la cabine. En effet, une remorque vide constitue le meilleur moyen pour se fusiller les jambes tant elle sera secouée par l’état désastreux des pistes et des suspensions du dit camion.

Nous traversons des régions parmi les plus reculées de la planète. Pendant des heures nous ne voyons pas âmes qui vivent. Le camion bastonne lorsque nous dévalons une vallée en pente douce. Lors d’une halte dans une ville cargaison complètement perdue nous avalons un bol de nouilles accompagnées de viande et plaisantons avec nos chauffeurs. La nuit approche, nous sommes à une nuitée de route d’Ali. Ali putain ! Avant le départ nous remontons sur notre remorque et déballons nos sacs de couchage et nos couvertures de survie pour préparer cette nuit à la belle étoile qui va sans doute ressembler à des montagnes russes. Les constellations scintillent, Brice s’endort, il est à l’arrière de la remorque et s’est emmitouflé dans son sac de couchage. Yoshi n’a pas de matériel de camping, il a fait le choix de voyager léger. Pour ma part, je ne suis pas fatigué, je remonte prudemment vers le haut de la remorque, à quatre pattes pour me poster au dessus de la cabine et observer la conduite du chauffeur. Pour une fois celui-ci n’est pas givré. La piste est plate mais la piste surplombe une rivière à flanc de montagne. Lorsque plus tard je tente de m’endormir en rejoignant mon sarcophage façonné entre les sacs de sel, je garderai les yeux ouverts en fumant une cigarette. S’endormir sur la remorque d’un bahut en plein Tibet c’est tout de même le pied ! Des souvenirs, des vrais !   

Vers 4h, nous atteignons un barrage militaire à l’entrée d’Ali. Et merde ! Aucun moyen pour nous de nous planquer. Tant bien que mal nous nous étalons mollement, le ventre entre les sacs et ne bougeons pas d’un centimètre pour profiter de l’obscurité. Le chauffeur descend et présente ses papiers à un officier, je flippe un brin. Trente secondes plus tard notre camion redémarre, ces couillons n’ont pas pris le soin de contrôler la remorque avec leur lampe torche. On a la baraka !

Ali est une ville glauque, sans intérêt particulier si ce n’est celui d’être la capitale de l’Ouest tibétain. Son architecture est semblable à toute autre ville chinoise c’est à dire à gerber. Nous trouvons un hôtel dégueulasse et nous nous affalons pour dormir 13-14 heures d’une seule traite. Je calcule rapidement que depuis notre départ de Lhassa nous avons dormit 3 heures par nuit en moyenne, de quoi être assommé.

Mais notre but est  loin d’être atteint, déjà 7 ou 8 jours que nous avons quitté Lhatzé. Je pensais être à la fin du deuxième tiers de la distance vers Kachgar mais il n’en est rien. Il nous faut désormais rejoindre Rutok pour continuer vers l’extrémité Ouest du Tibet  et redescendre doucement vers le Xinjiang. Combien de temps cela va t-il prendre? 

A Ali, nous consacrons notre journée à une seule chose, nous occuper de nous même : lavage aux douches publiques, bonne bouffe, session internet pour donner des nouvelles à Kikoc et à la famille. Nous sommes très prudents car Ali est officiellement une ville qui nécessite un permit spécial, ce que nous ne possédons pas, naturellement. En rentrant à notre hôtel, nous retrouvons Yoshi qui s’empresse de nous dire que la réception de l’hôtel a signalé notre présence à la police et qu’un officier chinois est déjà venu 3 fois frapper à notre porte. Yoshi lui a dit ne pas nous connaître  mais a du pour sa part payer les 350 yuans pour le fameux  permit qui autorise d’être là où nous sommes! La police reviendra nous voir à la première heure le lendemain matin aussi nous décidons de décamper le lendemain matin à 4 heure pour éviter de nous faire serrer.

Notre dernière soirée en compagnie de Yoshi. Pour l'occasion nous investissons tous les trois un restaurant tenu par un tibétain fort sympathique, fumons des cigarettes, buvons de la bière et dégustons les plats que Yoshi a commandé pour nous.

Le jour suivant, à 4 heures, Yoshi nous réveille, il file lui aussi à l’aube mais pour rejoindre le Mont Kailash en stop. C’est ici que nous devons nous séparer, à Ali, trou du cul de l’Ouest tibétain, trou de balle des confins eurasiens de notre planète bleue, par une aube fraîche de Juillet 2002. Yoshi est un chic type. Brice et moi avons particulièrement apprécié sa compagnie discrète et parfois rassurante. Avec lui nous avons eu des journées entières pour refaire le monde, épiloguer sur tel ou tel aspect des choses, confortablement installés sur le camion de Tashi, sur celui des Ouigours ou bien encore celui des sacs de sel. L’épreuve de ce périple tibétain, nous l’avons donc, jusque là, vécue avec Yoshi. Brice lui réclamant les cigarettes qu’il ne fumait pas, ou moi lui parlant de la technique de prise de vue car il est également un passionné de photo. Son trip à lui n’est pas semblable au notre. Son but est d’effectuer le pèlerinage du Mont Kailash, la montagne sacrée de tous les tibétains et de tous les bouddhistes. Par ailleurs, c’est paraît il un point magnétique terrestre particulièrement puissant. Lors d’une conversation avec Yoshi j’avais vaguement compris que son unique soeur était décédée cette même année. Ce voyage au Tibet était pour lui aussi chargé de symboles. Une manière comme une autre, de faire le deuil du décès de sa sœur.

La sortie d’Ali est marquée par un autre check-point. Il fait encore nuit, Brice et moi profitons qu’un camion est arrêté devant le baraquement des policiers pour contourner l’ensemble, en contre bas de la route. Nous marchons rapidement pour nous éloigner des dernières lueurs de la ville et 500 mètres après nous déposons nos sacs pour attendre un camion. Celui que nous avions dépassé lorsque nous passions silencieusement le check point finit par arriver vers nous, je le stoppe et propose un  deal  à ses deux occupants. Ils vont à Rutok, à 4 ou 5 heures de route d’ici, c’est sur la route de Kachgar, nous sautons sur la remorque pour arrimer nos sacs à son chargement, et posons nos fesses sur la banquette de la cabine. En m’allumant une cigarette je ne cesse de penser que globalement Brice et moi sommes de sacrés veinards. Nous n’avons pas encore été pincés par les autorités chinoises, n’avons pas eu de gros tracas physiques et ne répertorions aucun accident, pour l’instant.

C’est sur cette portion du parcours que je trouve les gravures rupestres que Michel Peissel m’avait indiqué à Lhassa et demandées de photographier pour lui. Nous atteignons Rutok une fois les fameux clichés en poche. Cette ville perdue est un autre bourg habité par des Hans, majoritairement militaires, et qui domine et contrôle la minorité tibétaine. Nous sommes à l’extrême Ouest du Tibet, proche du Cachemire Chinois, région formellement interdite à qui que ce soit ne portant pas un uniforme. La piste que nous devrons emprunter pour rallier Kachgar traverse cette région avant de dévaler le contrefort Himalayen pour rejoindre le Xinjiang, aussi je reste perplexe quand aux chances que nous avons de passer à travers les mailles du filet chinois.

Nous avalons un bol de riz à Rutok et décidons de quitter ce bled au plus vite tout en alpaguant deux ou trois camions qui d’après leurs plaques d’immatriculations, viennent du Xinjiang. L’instant est intéressant car je réalise ce jour là que la véritable frontière raciale entre le Moyen-Orient et l’Asie se trouve dans cette région. Les camionneurs venus de Kachgar ont tous des gueules d’Afghans ou d’Iraniens et hurlent un dialecte arabisé que je ne comprends pas si ce n’est l’universel Salam Alecum. Tous sont originaires du Xinjiang, historiquement appelé le Turkestan Chinois. 20 kilomètres après Rutok nous sautons d’une jeep qui a bien voulu nous donner un ptit coup de pouce et arrivons devant un barrage militaire qui borde un lac bleu turquoise gigantesque. Une fois encore nous entamons de longues heures d’attente pour qu’un camion accepte de nous prendre. Un jeune chinois en chemise blanche à galons s’avance vers nous après deux heures de notre présence, alors que nous glandouillons, allongés au bord du lac, la tête contre nos sacs. Il nous demande de le suivre dans son bureau. Pour la première fois je me dis: Et si c’était là que notre périple tibétain devait s’achever ?  Pendant une vingtaine de minutes il conserve nos passeports et compare leurs numéros  avec un listing de numéros de passeports étrangers, une liste rouge peut-être. Brice et moi conservons le sourire et répondons poliment à ses questions étant donné que ce bougre parle un chinglish très compréhensible. Nous lui expliquons que nous allons en direction de Kachgar et que pour se faire nous attendons qu’un camion accepte de nous embarquer. Amicalement le jeune officier acquiesce et nous laisse retourner nous asseoir au bord du lac. Je décompresse un bon coup. Deux heures plus tard un camion rouge s’arrête pour présenter ses papiers aux officiers. Les deux routiers de ce bahut ont l’air affable et nous accueillent très gentiment après une courte négociation, nous sommes d’accord pour 700 yuans chacun jusqu’à Kachgar. J’explose de joie car le bon état du camion et le beau temps de la journée me donne l’impression que nous sommes aux portes de Kachgar.

En fait il n’en est rien, il nous reste à parcourir presque 1000 kilomètres au cours desquels la piste franchit des cols à 6000 mètres. Nos nouveaux compères écoutent une musique orientale qui m’envoûte de sa mélodie exotique, ils croquent dans de gros melons, et présente une barbe courte et drue, j’ai l’impression d’être en Iran ou dans un  pays voisins mais pas en Chine ! A l’extrémité ouest de l’empire du milieu, le mandarin semble être une langue étrangère alors qu’il est officiellement, celle de la mère patrie. Quelques regards bridés des Hans parsèment la géographie de la région, ce sont des colons chinois, au même titre que ceux du Tibet. Ici, les hommes et les femmes originaires de cette terre  présentent très peu de similitudes culturelles et physiques avec les hans, d’ou la révolte de la minorité Ouïgour contre l’occupation de Pékin. La région est stratégique car frontalière du Kazakhstan, du Kirghizstan du Tadjikistan de l’Afghanistan, du Pakistan, et de l’Inde d’où la forte mobilisation militaire qui sévit tout au long de cette unique piste que nous empruntons pour rallier Kargilik puis Kachgar. 

Au fil des journées qui s’écoulent je finis par haïr notre chauffeur et je n’ai plus son nom en tête. Il ne fait aucun doute que de toutes les sortes d’êtres humains répertoriés, qui foulent le sol de notre belle planète, cet énergumène appartient à la catégorie des gros cons qui refoulent. C’est un gros con  parce qu’il n’a que faire de nos remarques lorsque je lui demande de lever le pied en plein descente, jugeant qu’il nous fait prendre un risque qu’il ne mesure pas. Qui refoule parce qu’il pue et semble détester le savon, en plus de cela, après presque 5 jours en sa compagnie, son haleine est des plus repoussante. Il n’arrête pas de tousser ou de se racler la gorge pour en cracher des mollards immondes, bien entendu sans mettre sa main devant sa bouche. Pendant des minutes entières, je l’insulte en français tout en affichant un large sourire.

Avant de quitter le plateau tibétain, notre camion a rejoint deux autres semis pour faire la route ensemble. L’un occupé par un ouïgour charismatique, accompagné de son fils et tous deux très pratiquants. Nous devrons plusieurs fois nous arrêter pour l’heure de la prière. Je me suis posé beaucoup de questions quand au magnétisme qui pouvait alors guider leur regard en direction de la Mecque depuis le plateau tibétain et ce, par temps couvert…autre mystère du terroir local. 

L’autre bahut est conduit par un jeune chauffeur, ressemblant étrangement à notre pote Riton. C’est un grand brun, il est accompagné du boss, un autre jeune de 23 ou 24 ans, propriétaire de deux camions dont celui à bord duquel nous voyageons. Hormis le père et son fiston, tous sont des givrés du volant. Ils mettent sans cesse les gazes pour grimper un col et dévaler ses milliers de mètres de déniveler en un temps record. Dans le cockpit, Brice et moi serrons les fesses. Je prie la vierge Marie, fume clope sur clope, nous ne cessons de surveiller la conduite de notre gros con qui refoule car c’est avec cet enfoiré que nous avons finalement connu nos pires frayeurs.

Une nuit alors que Brice était de quart, c’est à dire que je dormais sur la banquette arrière et qu’il surveillait la conduite du gros con, il jugea nécessaire de me réveiller en me demandant calmement ce que je pensais de sa conduite. Engourdis par le sommeil, j’écarquille les yeux tout en sentant l’adrénaline monter en moi. Brice m’explique que nous avons grimpé durant 4 heures le col que nous venons de franchir. A présent, notre chauffeur a coupé le moteur pour descendre roue libre sur une piste en très mauvais état. Notre vitesse est élevée, je crois qu’en ligne droite nous atteignons 90 km/h. Les virages ne sont jamais indiqués sur cette piste de merde, nos vies tiennent à un fil, composé  du coup de volant et de l’acuité visuelle de ce gros connard qui doit nous conduire à bon port. Brice m’explique qu’il n’ose pas lui demander de ralentir de peur de le vexer donc de le déconcentrer. Je prends alors les devants pour lui demander, armés de trois mots de mandarins, de ralentir. D’un mouvement rapide de la tête, ce rustre abrutit exprime son refus! Les paupières lourdes de fatigue, il tente de rester éveillé pour conduire plus longtemps.

Durant les heures qui suivent, mon poing gauche est alors mis à l’épreuve, je le cogne gentiment dès qu’il s’endort. Quel stress bordel de merde ! …j’aurai dû passer mon permis poids lourd en France.

La course se termine au petit matin sur un terrain en bordure de piste, dans le creux d'une des innombrables vallées que nous traversons, nos trois camions prennent du repos, chaque chauffeur s’endormant sur son volant, ou sur une paillasse de l’auberge qui nous fait face. Ce jour là,  nous traversons enfin l’Aksai Chin, aussi dénommé le Cachemire Chinois. Région souvent hachurée sur les planisphères car les chinois et les Indiens se la disputent depuis quelques décennies. Géopolitiquement, il s’agit donc d’une zone tampon sous pression, et qui justifie d’une présence militaire chinoise accrue. Durant la matinée, le chauffeur Ouïgour pratiquant et son fils stoppent leur camion en bord de piste pour prier et couper une pastèque. Nous les rejoignons alors que dans le lointain je remarque un serpent de fumée qui s’approche de nous. 20 minutes après nous sommes dépassés par une colonne de presque 200 véhicules militaires chinois, transportant troupes et matériel. Le défilé dure une demi heure, je range mon appareil photo, Brice et moi restons à l’intérieur du camion pour ne pas être remarqué. Le long de la piste, les bases militaires pullulent,  de jeunes soldats gringalets mais armés défilent en rang serrés, et notre gros porc chauffard n’ose pas klaxonner pour leur demander de nous laisser la voix libre.   

Ce jour là, nous nous arrêtons à un poste routier pour avaler un bol de soupe. La tension est manifeste car les militaires surveillent les camions civils et leurs occupants. Un gradé chinois nous regarde de travers, il a manifestement remarqué notre présence, et semble s’en préoccuper tout en pénétrant dans la cahute où nos chauffeurs sont attablés.Brice et moi attendons à l’extérieur. Le jeune chef de notre convoi s’approche de nous et nous explique qu’il ne pourra pas nous transporter jusqu’ à Kachgar. Il y a un check-point à 200 ou 300 kilomètres de Kargilik, il compte nous déposer avant et nous laisser nous débrouiller pour trouver un autre camion après ce même check-point.

Brice et moi acceptons sa directive. De toute façon si nous refusions, la donne resterait inchangée ! Ils veulent se débarrasser de nous par peur de représailles…l’officier chinois a dû leur en toucher deux mots.

Mais bon! Nous sommes dans une région reculée où les autochtones ne raisonnent absolument pas comme nous. L’un peu dire une chose et son contraire 2 minutes après. Je m’attends donc au pire comme au meilleur. Nous poursuivons notre route, ce jour là nous traversons et quittons le Cachemire chinois, région grandiose et d’un gigantisme massif, des montagnes brutes de décoffrage au pied desquelles coulent des rivières épaisses, ravinant leur lit et charriant le moindre déchet naturel que la montagne produit. Le spectacle n’est pas forcément magnifique car la zone est inhospitalière, la piste très dangereuse. Je ne crains pas les montagnes, celles de Chamonix m’ont toujours procuré un sentiment de sécurité mais cette fois ci j’ai l’impression d’être un grain de sable déposé au pied du Mont-blanc et je regarde avec hâte, les kilomètre défiler pour atteindre le Xinjiang. En cette fin de journée, nous passons les deux derniers cols, dont l’un frise les 6000 mètres. Lors du passage, un dernier chorten tibétain marque l’arrêt, bien que nous soyons, je pense, déjà loin de la frontière officielle de la région autonome du Tibet. Région autonome du Tibet! Les chinois ont surnommé le Tibet ainsi, dans les discours officiels et sur la plupart des cartes.

Mais revenons  à nos moutons. Lors de cette dernière tiré vers Kargilik, ville d’où nous prendrons un bus pour Kachgar, je mouille encore mon slip, tant la piste est dans un sale état, ratissée par la pluie. La visibilité est faible lorsque la neige finit parfois par faire poindre quelques flocons….mes premiers flocons himalayens!

Le gros con pue toujours plus, il bâille sans couvrir sa bouche de sa main ce qui ne nous épargne pas son haleine de dromadaire. Vers 20h et alors que nous sommes à 150 kilomètres de Kargilik, nous atteignons une énième ville garnison, littéralement encaissée dans le fond d’une vallée étroite et entouré de remparts montagneux, franchement imposants. Le gros con stoppe et coupe le moteur, comme prévu il nous demande de vite dégager, plus bas nous distinguons le faisceau de la lampe torche des uniformes qui contrôlent les véhicules. Nous revoilà à pied! Au milieu de nulle part, Brice et moi cherchons nos lampes frontales, épaulons nos sacs à dos et nous mettons en route. Cette fois-ci, si proche du but nous devons passer à pied un check point, et de nuit je ne préfère pas jouer au cow-boy, autant être honnête et nous présenter à eux. Le bruit de nos grolles sur la piste pierreuse attire de toute manière leur attention tant la vallée est silencieuse. Le faisceau lumineux est fixé sur nous (j’ai l’impression d’être dans un film d’Indiana Jones) et n’en démords pas tant que nous ne sommes pas devant eux. Un jeune Ouïgour nous demande nos passeports. Il a l’air plutôt étonné de voir deux français débarquer ici mais semble comprendre notre manège. Il est vêtu du long manteau verdâtre de l’armée chinoise et porte un kalachnikov à l’épaule. Il ne parle pas anglais mais pour que le courant passe bien nous le saluons d’un Salam Alecum fraternel. Il ne semble pas vouloir nous causer des ennuis, je lui demande même de remplir ma gourde d’eau, ce qu’il fait très gentiment. Nos passeports récupérés, nous taillons notre chemin et traversons le bled, où de nombreux camions font une pause pour réparer la casse mécanique occasionnée par la piste, unique infrastructure que l’homme ait jusque là construite pour relier Lhassa à l'Ouest Tibétain puis au Xinjiang encore plus à l'Ouest.

Lorsque nous traversons l’endroit, nous croisons nos compères camionneurs, qui font mine de ne pas nous connaître et simulent des signes de nervosité pour nous dire de dégager. Après tout me dis-je, nous ne les avons pas encore payé…peut être aurons nous voyager gratuitement depuis Ali!  De retour dans l’obscurité, j’éteins ma frontale pour nous habituer à la pleine lune qui éclaire suffisamment la piste. Nous continuons de marcher puis nous arrêtons pour fumer une cigarette, un camion va bien passer.

Un peu plus tard, le bahut du jeune chef de notre groupe de camionneurs déboule avec son kamikaze de chauffeur, celui qui ressemble un peu à notre Riton national. A toute berzingue, il freine brusquement en soulevant une épais nuage de poussière et nous hurle (dans son charabia Ouïgur )  de sauter dans la remorque. La tension est vive, car manifestement il ne faut pas que nous soyons repérés. Ils hurlent de leur cabine en nous demandant de nous activer. Je balance mon sac à dos, grimpe sur un pneu pour atteindre la remorque puis tend ma main vers Brice qui grimpe à son tour. Le camion redémarre aussitôt, pleine bourre, je tombe en arrière et atterris à quatre pattes pour fixer nos sacs à l’arrière et les attacher. Cette remorque est à moitié remplie de sacs de sel, identiques à ceux du précédent camion qui nous conduit à Ali.

Cette fois-ci, l’instant est hallucinant. Brice et moi avons le sentiment d’être au sein même d’un jeu vidéo car notre gone conduit très vite, trop vite. Nous filons sur cette piste à flanc de montagne, en contre bas de laquelle une grosse rivière coule à flot.  Le regard captivé par la route pierreuse, je n’ai même plus peur tant son coup de volant est parfait. La carlingue frôlent les rochers de quelques centimètres, ils freine systématiquement juste à temps...vraiment, je n'ai rien à redire de sa conduite, en France il serait coffré pour de tels excès, ici il est respecté pour ça.  Les camions chinois sont étonnants de robustesse, des cailloux parfois énorme jalonnent la piste, les pont en bois se sont souvent effondrés et du haut de notre remorque nous observons nos compère Ouigours conduire plein pot à travers une rivière, pour ne pas s’enliser. Assis sur la remorque à ciel ouvert, je me dis que si tout ça devait se terminer contre un rocher ou dans le ravin, j’aurais certainement le réflexe de sauter par dessus bord et donc de pouvoir sauver ma peau. Par contre, une fois assis dans la cabine, l’approche n’est évidemment plus la même.

Bref ! Nous arrivons à bon port et débarquons à Kargilik vers 5 heures du matin. Nous payons le gros con qui refoule, sans le saluer cela va de soit, et trouvons un hôtel dans le centre de la ville. La faim qui nous tenaille nous pousse à redescendre avaler des brochettes de moutons, accompagnées de galette et d’un thé très parfumé. Nous retournons dans notre chambre où nous nous écroulons pour dormir une bonne douzaine d’heures.

Le lendemain soir nous arrivons en bus à Kachgar, ville mythique dont Marco Polo vantait l’exotisme dans ses récits de la Route de la Soie. Ses avenues sont là aussi passées sous la botte architecturale de la Chine communiste, elles sont donc plutôt affreuses mais une fois quittés les grands axes, le spectacle est saisissant.

Les ruelles sont vivantes. Un âne transportant des fagots de bois est conduit par un gamin de dix ans à peine, les marchands étalent leurs fruits et leurs légumes, les forgerons rechargent leur four à charbon sous la rythmique du marteau contre l’enclume. Au coin d’une rue, une petite mosquée appelle les fidèles pour la prière, un homme me prend la main et m’invite à m’asseoir dans son restaurant pour y dévorer du kebab et boire un thé. La music est partout, elle est orientale, je distingue le son clinquant d’une darbouka…bon sang! Comment pouvons nous être en Chine !?  

© Ambroise Mathey - Mai 2003

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