LA MONGOLIE EN SIDE-CAR, JUIN 2002.   

3 Semaines, 2400 Kms.

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Le 26 Mai 2002, notre trans-sibérien, fatigué, termine sa course et crache enfin les voyageurs qu’il transporte depuis Moscou où Irkoutsk. Déjà 13 ou 14 heures que Brice et moi découvrons la Mongolie et ses steppes à travers la vitre de notre compartiment qui sent le poisson séché du lac Baïkal. Sur le rail mongol, il a fallut une nuit entière à notre train pour rejoindre Oulan Bator depuis le passage de frontière qui sépare la Mongolie de son ex-mère patrie, la Russie. Nous foulons enfin le sol de la capitale, ici, les soviétiques ont imposé leur style architectural, le russe comme langue autrefois officielle et leur Vodka. Depuis une décennie, ce système n’est plus, nous ne pouvons aujourd'hui que témoigner des ruines d’un empire.

Lorsque nous traversions la Russie de Moscou à Irkoutsk, depuis sa banquette, Brice ne cessait de remarquer les russes de Sibérie parcourant leurs champs et les routes défoncées, au guidon de leur side-car Ural. Très vite il me proposait d’en acquérir un en Mongolie, et dans la mesure du possible, de l’utiliser pour visiter les moindres recoins de ce vaste pays. Renseignements pris à Oulan Bator, nous débarquons le lendemain de notre arrivée dans le "container market" et rencontrons deux vendeurs de side-cars. Attirés par un "side" dont le prix nous semble raisonnable nous débutons la négociation qui va durer presque 2 heures tandis que je brandis un bout de carton et un stylo dans une ambiance amicale. Sans doute ces mongols n’ont encore jamais négocié le prix d’un tel engin avec des blancs venus de l’Ouest. Ce même Ouest que leur ancêtre Gengis Khan conquît et prit sous sa botte, dans le plus extraordinaire des bains de sang.

Le prix du side-car que nous choisissons est enfin négocié, Brice vérifie que la machine fonctionne et que le moteur sonne rond. Je me fie à son flair, n’y connaissant rien en mécanique. L’entreprise reste périlleuse car apparemment, la mécanique russe n’a rien de semblable à celle du Japon qui s’exporte dans toute l’Europe. Le modèle que nous lorgnons est un véritable "char Leclerc" du tri-cyclisme. Sous n’importe quel angle il apparaît massif, solide et prêt à dévorer l’interminable réseau des pistes qui zèbre la steppe Mongole. L’opération se termine dans le folklore local, nos poches débordent de Tugruks, le mongol à qui nous l’achetons exige de ne pas être payé en dollars, d’où les volumineuses liasses de billets que nous dissimulons sur nous maladroitement. Nous repartons au volant du side-car que nous baptiserons par la suite "le side". Il va sans dire qu’un contrat de vente n’est apparut à aucun moment, que le side n’est pas immatriculé, qu’il n’est également pas assuré et ne le sera jamais tant qu’il est en notre possession. Nous même ne sommes pas détenteurs du permis moto, la liberté est totale…l’aventure est enfin à notre portée, juste devant nous.  

Je suis planté dans le compartiment passager de l’engin et lève la tête pour regarder Brice. Nous voilà sur un side-car russe dans les rues d’Oulan Bator, j’ai la gueule flanquée contre les pots d’échappement mazoutés des bus Mongols, en attendant de m’enivrer de l’air pur de la steppe. Nous occupons les deux jours suivants à préparer notre départ, à acheter des pièces de rechange, des outils, des bidons pour nos réserves de carburant. L’itinéraire des trois prochaines semaines s’annonce extraordinaire grâce à cet insolite side-car qui fait irruption dans notre voyage.  Le troisième jour, nous arrimons enfin nos sac à dos sur notre belle machine, Brice chevauche enfin le side pour de bon, le moment du départ est proche. Je saute sur mon siège et pour la forme nous portons nos casques, tant que nous sommes en ville. Inke, un ami mongol nous indique comment quitterla capitale et prendre la route de l’Ouest. L’excitation est à son comble lorsque nous franchissons sans encombres le barrage policier qui marque la sortie de la ville. Nous nous arrêtons pour nous retourner une dernière fois sur Oulan Bator, l’air urbain sera désormais absent de notre quotidien tant que nous découvrirons la Mongolie rurale.

J’ai rêvé de ce pays pendant tellement d’années... Ses hommes et ses femmes, sa steppe infinie, ses ressemblances avec le Tibet que je ne connais encore pas sont autant d’éléments avec lesquels je souhaitais avoir un jour un face à face.  Pendant 3 semaines, les journées défilent. Chaque soir, la steppe nous offre un campement idéal, où nous allumons un feu pour faire bouillir nos nouilles chinoises. La lumière est pure, nous dormons tous les soirs sous les étoiles, à quelques mètres, le side laisse son moteur refroidir après dix à onze heures de pleine bourre  ininterrompue.  Sous la clarté de la lune, la steppe tourne au bleu-gris, des chevaux sauvages viennent nous rendre visite durant notre sommeil, le silence est total.  Nous nous tenons systématiquement à distance des campements nomades, simple règle du savoir vivre local, les mongols  respectent  l’intimité d’autrui.

Les soucis mécaniques sont fréquents mais ne mettrons jamais notre périple en cause. Les pistes sont en mauvais état, la caillasse occupe chaque ornière, des yacks nous coupent parfois le passage mais une fois que notre grognement mécanique effleure leur tympan, ils déguerpissent aussitôt. Dans les villages où les campements nomades, notre arrivée inattendue est un événement. Les gamins se précipitent et nous saluent d’un "hello" fraternel. Les vieux, plus discrets, nous demandent d’où nous venons et quelle est notre destination. Une fois plus à l’aise ils souhaitent connaître notre nationalité, notre âge, savoir si nous sommes mariés. Il ne fait aucun doute que le peuple mongol de la steppe est le plus hospitalier et le plus honnête que nous ayons rencontré jusque là, nous les  trouvons parfois trop encombrants : ils s’accoudent lourdement sur nos sac à dos, nous observent sans jamais s’en lasser. Nous ne partageons pas de tranche de vie avec eux. Nos passages dans les villages et les campements sont rapides et nous les voulons discrets.  Notre escapade mongole est l’assouvissement d’une réelle envie de liberté et de solitude partagée à deux au sein même d'une nature pure où l’espace est roi.

Depuis le soir de notre départ le side-car pose des difficultés au démarrage si bien que nous passons notre temps à le pousser ou à limer l’extrémité des bougies avec du papier de verre pour que l’étincelle se fasse et qu’elle nous épargne de déplacer à la force de nos bras peu musclés, les quelques quintaux de notre dinosaure mécanique.  Le deuxième jour notre inquiétude atteint son paroxysme.Un des cylindres abandonne son effort dès que la route se met à grimper. Brice essaie tout, il démonte un carburateur, nettoie une nouvelle fois les bougies, vérifie le filtre à essence, tout est ausculté centimètre après centimètre. L’essentiel c’est que nous avancions encore après tout! Et pour l’instant nous couvrons la distance.

Le troisième jour devrait rimer avec "merdier". Nous débarquons à Kharkhorin, ville qui offre la particularité de posséder l’un des rares temples bouddhistes mongol que Staline ait jadis épargné. Nous visitons l’édifice sous un soleil de plomb, depuis l’aube nous roulons a 40 km/h et  le side n’est pas en grande forme. A l’heure du déjeuner nous dévorons du beignets frit et fourrée avec de la viande au goût de charogne, dégueulasse mais rassasiant. Nous décidons de filer au "container-market" local pour enfin mettre le side entre les mains d’un expert en mécanique russe. Nous trouvons un mécano volontaire qui à l’aide de ses 32 copains accepte de nous aider. Brice et moi nous allumons une cigarette, visiblement les tourments du side vont rester un mystère. Après une heure de glande je presse Brice pour reprendre la route. Oh surprise! Cette fois-ci le side ne redémarre plus du tout! Génial! Être en Mongolie cela procure un double avantage : d’une part celui de s’y balader en side-car et d’autre part celui de pouvoir s’énerver sans heurter qui que ce soit et donc hurler les pires injures de son répertoire perso. "Putain de bordel de merde de chierie de bordel à queue de la putain de sa race!!!!!!"  15 mongols me regardent pousser le side puis m’effondrer sur mes genoux, ils se marrent, me voyant accroupi dans la terre les mains plaquées sur la gente arrière.  Après une poussette de quelque 50 mètres, comme par miracle, le pot d’échappement crache un nuage noir dans un vacarme de tous les diables, Brice ne s’arrête pas, cramponné au guidon et en courant je le rattrape et saute sur la bécane. Ouf! Nous atteignons le pont qui enjambe une rivière et marque la limite de la ville. Nous traversons sa structure large et bétonnée pour quitter cette bourgade mais apparemment, Kharkhorin ne souhaite pas nous laisser partir. Comme happé par sa monotonie, le moteur s’arrête au milieu du pont dans un bruit sourd suivit d’un PanG! L’engin coupe net, cette fois-ci, nous sommes désespérés.

Lorsque nous étions au container-market  j’avais remarqué deux ou trois autres side-cars, de marques différentes mais également un model identique au notre, l’Ural 650cc. Celui ci était de couleur grise et son propriétaire l’avait garé non loin de nous. Lors de notre départ en fanfare ce dernier nous suivait à distance, son propriétaire nous souriant poliment comme par ironie ou pour nous dire : vous aller finir par l’acheter! Il arrive à notre encontre sur le pont et cherche à nous aider en se penchant sur le moteur pour voir ce qui ne tourne pas rond. Lorsqu'il relève la tête dans notre direction, très vite nous comprenons que son side est à vendre. Il nous faut 30 secondes pour réaliser que son état est quasiment neuf, et tout excité en vue de la belle affaire nous débutons la négociation sur ce même pont. Je sors mon stylo, un bout de papier et décidons avec lui d’un troc à l’amiable : notre side pourri contre son side en bon état moyennant une allonge financière de notre part, cela va de soit. Nous commençons à 30 dollars, il en veut 100 mais au bout de 5 minutes nous sommes d’accord pour 50 dollars. Brice et moi n’en croyons pas nos yeux. Nous avions payé notre side 760 $  à Oulan Bator, car un side en état neuf  en vaut 1200 $ dans la capitale et ce mongol ne nous en demande que 50 $ pour la différence!….il est si sympa qu’il nous propose d’aller faire le plein d’essence pour nous. Y a-t-il anguille sous roche ? Nous le laissons partir, je commence à décharger nos sacs et le matos. Il revient 40 minutes plus tard accompagné d’une femme portant une sacoche sous le bras. Ca sent le roussi non de bleu! Cette sorcière lui a mis la puce à l’oreille; en fait, ce gentil monsieur ne connaissait pas le taux de change entre le Dollar et le Tugruk, il en veut 500 $ et non 50 $! Accablés mais toujours désespérés par l’idée de devoir affronter d’autres soucis mécaniques ces prochaines semaines, nous reprenons la négociation. Une demi heure après, nous sommes d’accord pour 220 $ et dégainons nos liasses de billets verts avec discrétion pour payer notre vendeur de fortune. Prêt pour le départ, Brice met les gazes. Ce side a carrément plus de "patate", nous filons sur une piste en terre , à toute berzingue. Plus tard nous nous arrêterons au bord d’une rivière pour admirer notre nouveau compagnon, l’ausculter de près et nous laver les pieds dans la rivière glaciale qui coule devant nous. Nous sommes ravis malgré les 220 $  que nous avons dû lâcher, car après tout, ce side nous a coûté toujours moins de 1000 $, je ne connais pas les prix français et je pense que la comparaison est inutile.

Le side est un modèle de solidité. Un matin sur deux nous nous penchons sur ses boulons, ses joints et ses pneus afin de prévenir une éventuelle avarie mais rien ne bouge. Il a beau être ballotté toute la journée sous notre charge et celle de notre équipement, il ne moufte pas. Sauf peut-être, une ou deux fois lorsque le câble d'accéleration cède et nous contraind à bricoler une vingtaine de minutes. Une autre fois, la baraka est encore avec nous lorsqu'une pièce de l'axe du cardan casse net. Nous sommes à 600 mètres d'un campement possédant un fer à souder et que son acariâtre propriétaire voudra bien mettre à contribution. 

D’Oulan Bator nous avons rejoint Tsetserleg puis Tesontsengel, villes perdues, où les mongols vivent difficilement tout en paraissant heureux de voir chaque journée toucher sa fin et prendre part à l’éternel recommencement du cycle terrestre. Les yourtes sont posées comme des salières sur le tapis verdâtre que forme l’herbe de la steppe. Un jour en fin de journée, des gamins sur leurs chevaux galopants regroupent leur troupeau. Leurs regards se fixent un court instant sur nous, nous filons à vive allure sur une piste confortable, à la même vitesse que leurs bestioles. "De toute évidence ces deux gaillards ne peuvent pas être Mongols…leur paquetage semble sophistiqué, leur regard trop captivé par tout ce qui les entoure." Tel est ce que je présume lorsque j’imagine ce qui pourrait traverser leur esprit en nous regardant.

Non loin de Tudevtei nous perdons notre route…Brice coupe le moteur, nous restons dubitatifs lorsque nous observons notre carte, accoudés sur la terre battue de la piste que nous empruntons depuis l’aube. La boussole ne met pas fin à nos doutes, nous souhaitons filer pleine Ouest et peinons à trouver la piste qui doit nous mener à Khovd. Finalement, nous optons pour suivre cette même piste qui finalement  nous conduira à Uliastai. Nous décidons ce jour là d’écourter considérablement notre itinéraire et nous réaliserons par la suite qu’il en était largement mieux ainsi. En filant vers Uliastai puis Altai nous traversons l’extrémité ouest de la chaîne de montagnes que nous suivons depuis des jours. Un véritable rodéo car la piste est un tas de pierre parfois presque impraticable. Comme si un tas de caillasses avait été déversées ici et qu’un géant vert l’avait ratissé avec son râteau de colosse. De part et d’autre de la piste, le spectacle est saisissant, les montagnes sont recouvertes de sapins ici et là, des yacks paissent en contre bas, nous croisons  parfois une yourte et ses occupants qui nous saluent. Notre avançons très lentement,  à 10 ou 15 km/h et ce, pendant des heures. Je me demande souvent quand est ce que le side va rendre l’âme, tous ces choques que ses suspensions encaissent,  ces 12 à 14 heures de surchauffe quotidienne devrait avoir raison d’un cylindre, d’un carburateur ou d’un cardan, l’usure prenant le pas sur la mécanique. Rien de tout cela n’arrivera, le side est un tank, un roc soviétique chevauchés par deux lyonnais ivres d’aventure.

Nous approchons d’Uliastai, cette ville, je souhaite la découvrir mystérieuse et pleine du sens profond de la Mongolie. Son chamanisme mêlé au bouddhisme tibétain devrait certainement nous envoûter mais jamais nous ne croiserons son chemin durant ce périple. Une fois passé le dernier col, la descente est rude pour le side et nos postérieurs mais le paysage tout simplement grandiose. A notre gauche une rivière et des pâturages accueillent une nouvelle fois troupeaux et campements de nomades. L’herbe est verte comme celle d’un green de Golf, les montagnes légèrement sucrées par les dernières neiges de l’hiver et l’air est sec et frais. Une femme nous arrête, elle porte un panier contenant du lait dans des bocaux, elle le vendra sans doute en ville…je m’allume une cigarette lorsqu’elle monte sur la celle arrière pour filer avec nous, une véritable aubaine pour elle puisque nous lui épargnons de longues heures de marche. De mon côté je savoure ma cigarette russe, rassuré à l’idée de ne plus être loin d’un lit et d’une douche qui sera froide, à coup sûr.

Pendant de longues journées nous filons tout droit, rattrapant un camion,  croisant un Land Cruiser de l’UNICEF mais jamais nous ne rencontrons d’autres touristes. Depuis notre départ d’Oulan Bator nous avons aperçu des occidentaux  à Tsetserleg, notre première destination une fois quittée la capitale mais depuis, mise à part une soirée mémorable avec Sean et Bob, niet! Sean et Bob sont deux américains, plus exactement des "Peace-corps" autrement dit, ils effectuent leur service national pour le compte du gouvernement américain en enseignant l’anglais aux jeunes mongols de la steppe. Ils vivent pendant deux ans dans un trou paumé du bout du monde et ne semblent pas s’en porter plus mal. C’est à Uliastai que nous les avons rencontrés. Ils sont les seuls occidentaux à habiter cette ville et tout de suite, Sean nous a accueilli sous sa yourte pour boire des canons. En bon français qui se respectent nous leur avons proposé de boire du vin bulgare car deux bouteilles croupissaient dans le fond de notre coffre. La soirée fut arrosée et refaire le monde sous une yourte, à la lumière d’une bougie avec deux recrus de l’oncle Bush fut un expérience intéressante. Tard dans la nuit nous prenions congé de Sean, quittions sa yourte et remontions sur notre bécane pour retrouver notre hôtel, le side sillonnant les rues vides et glauques d' Uliastai.

Deux jours après, nous rallions Altai. Pour Brice et moi, cette ville restera tristement gravée dans notre mémoire. Une fois arrivé nous déambulons dans la rue principale de ce bourg perdu et trouvons son unique hôtel. Ceux qui nous accueillent semblent heureux de voir des clients car apparemment l'édifice était vide depuis des semaines. Nous nous installons dans un chambre poussiéreuse puis filons prendre une douche en nous assurant une fois sur place que les files électriques ne sont pas (comme d’habitude) trop proche de l'arrivée d'eau. Dix minutes plus tard nous sommes convaincus de notre approximative propreté et décidons de garer le side-car dans un garage plutôt que de le laisser dans la rue. Un homme d'une quarantaine d'années propose à Brice de le suivre derrière l'hôtel pour lui proposer un local où nous pourrons le garer. Brice s'éloigne avec lui tandis que je me barbouille le visage d'un pommade anti-gerçure, accoudé au side. Deux minutes plus tard, Brice revient l'air démuni et me demande de le suivre tout en m'expliquant ce qui vient de se dérouler. Lorsqu'ils franchirent tous les deux l'entrée du local, Brice remarqua un gros câble électrique dénudé et négligemment laissé à même le sol. Il le fit remarqué au mongol en lui expliquant  le danger que cela représentait. En repartant vers l'extérieur, un bruit d'échauffourée alerta son attention et en se retournant il ne put que constater que cet homme venait de saisir le câble à pleine main. Son corps, sous l'emprise du courant électrique décuplé, fut ballotté de part et d'autre du garage pour finir de s'effondrer sur le sol. Très vite, un attroupement d'une trentaine de personnes se fait. J'ai le réflexe idiot de vouloir m'approcher du corps afin de vérifier son état et lui porter secours mais Brice m'en empêche. Il m'expliquera plus tard, pour je ne sais quelle raison de physique pure, que le toucher aurait été une folie suicidaire. Du courant électrique circulerait encore dans son corps. Nous constatons ce jour là dans quel état d'abandon et de décrépitude se trouvent ce pays et ses infrastructures autrefois soviétiques. Nous ne verrons pas l'ombre d'un médecin compétent pointer sa gueule ni même une ambulance... Dans la foule, une femme pleure, sa détresse est immense, elle réalise sans doute qu'elle vient de perdre son mari. Car pour Brice et moi, même si ce corps inerte que nous regardons réagit parfois comme sous l'effet d'une décharge électrique, il ne fait aucun doute que cet homme est mort. La dureté cruelle de la vie de ce peuple s'étale devant nous et je décide que nous devons partir. Je m'allume une cigarette après avoir salué quelques uns des hommes désemparés devant un tel spectacle puis rejoins notre side-car. J'entasse nos sacs dans le compartiment passager, Brice monte derrière moi et j'accélère pour franchir le portail et quitter l'enceinte de l'hôtel. Une fois à l'extérieur, Brice me demande de m'arrêter puis descends pour s'effondre sur ses genoux. Il est miné par l'épreuve et se sent impuissant face à ce qu'il vient de vivre. Je frappe son épaule lourdement en essayant en vain de le réconforter. Nous dormirons ce soir là sous la tente, assommés par la pluie et le vent, quelques part dans les montagnes alentours.

A cause de cette tragédie, l'épisode mongol fut  marqué d'une pierre blanche sur l'ardoise de nos 5 mois et demi de voyage. Ce jour là,  j'ai eu le sentiment de prendre "L'Existence" en pleine gueule. Avec l'expérience, certains diront : "Mais la vie continue". Pour ma part j'étais et suis toujours triste pour cet homme mais cela ne m'a pas empêché de redémarrer le side pour poursuivre notre trip. Suis- je, pour cette raison, un salopard ?  Des états d'âmes m'ont hantés pendant des jours car il ne fait aucun doute que la vie est parfois injuste. Si, malgré presque 70 ans de communisme, la femme de cet homme avait su garder ses croyances bouddhistes mêlées de chamanisme, alors elle pourrait trouver du réconfort dans l'explication que la Loi Karmique pourrait lui apporter. Je considère personnellement, qu'un Dieu compatissant envoya cet homme au paradis tandis qu'il transmettrait à ses proches, rester sur terre, une réponse lucide, compréhensible par tous et innocentant cette "injustice". D'autres appelleront cela le Stoïcisme.

Sans transition, je reprends le récit plus terre à terre de notre croisière mongole.

En moyenne, nous dormons 4 nuits sous les étoiles pour une nuitée sous un toit. C’est un choix de notre part et non une contrainte que nous nous imposons. La Mongolie c’est le paradis du bivouac bien que le bois manque à la vue de l’étendue pelée qui nous entoure. Alors dès que le side est au repos nous entamons notre promenade journalière de la merde séchée. La bouse de yack et le crottin de cheval, une fois déshydratés après des heures exposés sous un soleil de plomb, constituent le combustible idéal. Nous allumons un feu  pour que la nouille chinoise finisse par ressembler à un met comestible dans le fond de notre gamelle. Sinon lorsque je suis écoeuré par la monotonie de notre pain quotidien,  je me jette sur une conserve de sardines fumées russes, accompagnées de biscuits secs dégueulasses en guise de mouillette afin de faire trempette dans l’huile salée .

La nuit, Brice ronfle puissamment si bien que je crains parfois qu’il finisse par attirer des chiens errants ou bien un vieux yack solitaire et sévèrement corné. Heureusement rien de tout cela ne surviendra mais chaque soir lorsque j’enfile ma viande dans mon torchon de couchage, je prépare systématiquement un tas de pierres à portée de main, au cas où. Nous ne sommes pas très joueur l’un et l’autre, les cartes nous emmerdent, et en ce qui me concerne, une partie de dames suffit pour m’énerver en moins d’une minute. Je déteste perdre. Malgré moi, je m’amuse souvent en disposant une bouteille vide sur le sol pour essayer de la dégommer avec des pierres rondes bien profilées. Ca a parfois duré plus d’une heure, une vraie compétition entre Brice et moi à la lueur du feu de camp. La règle était très simple : un coup manqué = un "chloute" de vodka. Sachant qu’en Mongolie, un litre de vodka coûte moins cher qu’un litre d’eau, j’étais vite assommé par ce jeu débile.  Un de ces matins, je réalise que j’ai certainement la même haleine qu’un dromadaire, et en portant ma main sur mon front, je me dis que faire sa vie dans des coins aussi reculés que la steppe Mongole est une entreprise hors d’atteinte pour un jeune couillon de mon espèce.

Bayankhongor est la ville que nous rallions depuis Altai. La ville type mongole est souvent le chef lieu d'une circonscription  appelée "Aimak"  pour des raisons que j’ignore. A chaque fois l’architecture est soviétique et comme partout ailleurs, elle tombe en friche. La ville sombre dans la poussière, rongée par le temps et un manque certain de moyens financiers pour reconstruire l’essentiel à la survie d’une communauté citadine mongole. Le terme "citadin" est il approprié en Mongolie. Pays devenu nation de part son appartenance à l’Empire Soviétique mais toujours imprégné du mode de vie des nomades. Sous  la charpente circulaire qui surplombe chaque famille du sommet de sa yourte, le mongol ne semble pas se considérer tel un citadin du monde.  Mais nous si! Ici, pas de télévision mais Internet! Dans chaque ville nous fonçons vers le bureau de poste local pour relever nos e-mails grâce à Alcatel qui installe des réseaux de télécommunication. Nous rencontrerons une fois un de ses ingénieurs, un bulgare qui nous explique qu’il est ici parce qu’il coûte moins cher qu’un ingénieur français. Nous surfons avec Yahoo.fr, et prenons des nouvelles du pays pour constater que la France prend une raclée monumentale en coupe du monde de football, en Corée. Pour moi, la séance d'e-mail est primordiale dès que nous traversons une ville, la toile constituant l'unique passerelle virtuelle pour communiquer avec princesse Kikoc, restée en France. 

Depuis Uliastai nous filons Ouest-Est et longeons la chaîne de montagne autour de laquelle nous dessinons une boucle de presque 2500 kilomètres, la partie sud de notre itinéraire, nous y sommes. Le vent, la poussière et la chaleur ne nous laissent pas de répit tant que nous ne décidons pas de bivouaquer dans un lieu protégé. C’est la partie nord du désert du Gobie. Initialement nous projetions de parcourir une grande partie de l’étendue désertique de cette région mystérieuse mais les quelques rares témoignages que nous avons recueillis nous déconseillent l’aventure…sans assistance, ni réserves conséquentes en eau et en carburant c’est aller directement au casse-pipe.  

Le side file à presque 70 km/h sur les pistes infinies de la steppe Mongole. Lorsque je regarde derrière nous je fixe la traînée de fumée et de poussière que laissent nos pneus "Made In USSR" sur cette terre du bout du monde, comme un long serpent furtif qui prend une allure mystique dans une lumière de fin de journée.

Brice et moi pilotons à vive allure, de temps à autre je l’engueule, et lui demande d’aller moins vite. Notre engin est d’une telle stabilité et si rassurant que très vite la vitesse nous grise, nous en oublions les dangers, sans casques, au milieu de nulle part. Lorsque nous décidons d’une pose, c’est souvent pour permuter, je cède ma place à Brice, enfile les gants blancs et troués qui épargnent à nos mains ampoules et transpiration et chevauche à mon tour le side. Fréquemment,  je m’énerve de devoir m’y reprendre dix fois pour le faire démarrer, Brice rigole, et dans un raffut qui fait fuir nos copines les marmottes, je passe la première et accélère. Nous croisons des camions de nomades transportant hommes, femmes, enfants et matériel pour rejoindre leur prochain campement, tous nous saluent, amusés de nous voir et automatiquement nous levons la main en signe de respect.

En voyageant dans cette région nous avons deux préoccupations : avoir suffisamment d’eau avec nous et faire le plein d’essence dès que nous traversons un campement. Durant un tel périple, les journées se ressemblent malgré elles, il y a comme une routine qui s’installe. Brissot pilote plus que moi tout d’abord parce qu’il adore ça le bougre et puis aussi parce qu’il a un sacré coup de guidon. De mon côté j’ai donc tout le loisir de prendre des photos, de réfléchir à tout et à rien lorsque mes pensées rejoignent le vide total du néant de la steppe.  Les minutes défilent et je finis par sortir de mes songes, je reprends conscience du vacarme que nous produisons, et si par malheur mon regard croise un des rétroviseurs je dois alors affronter une triste réalité.

Déjà des semaines que nous vivons comme des bûcherons canadiens. Brice et moi ne ressemblons à rien! Notre barbe me fait penser à la gueule de Gérard Holtz que les guignols avaient si bien caricaturé pendant le Paris-Dakar. Je me sens rarement sale mais lorsque je réfléchis sur mon état physique alors je prends conscience de tout un tas de choses. Tout d’abord, je pue, ça fait sourire mais le plus étonnant c’est qu’on s’en accommode très vite. Je n’ai pas changé de chaussettes depuis plus d’une semaine, mon déodorant "stick-williams" ne fait plus parti de mon quotidien et  ma douche d’il y a 4 jours était glaciale et n’a duré que 3 minutes. Mes lèvres sont sèches, meurtries par le soleil et les gerçures,  je ne passe plus ma main dans mes cheveux, ceux ci étant fixés comme de la paille sur mon crâne, un épouvantail qui amasse toute la poussière de la steppe.

Paradoxalement, je m’étonne en pensant qu’en France on est vraiment trop cons à toujours vouloir être impeccables, tirés à 4 épingles, les cheveux propres, les aisselles lustrées par un stick qui sens la folle, calfeutrés sous nos fringues à la mode, la peau blanche comme un cul de nonne. Comme un gland,  je rentrerai en France d’ici quelques mois, fier d’avoir été "crado" et très vite je reprendrai le pas : lavage de cheveux quotidien à Panam ou tous les 2 jours à Lyon, réserve de stick-williams "fraîcheur marine", coup de peigne soigné chaque matin après la douche. Je me brosserai les dents matin et soir avec Colgate, me raserai de près avec Gillet Mac 3. Nous témoignons de deux mondes, de deux types d'hygiène, sauf que l’un finira par dominer l’autre, munit d’une arme efficace : le Marketing.

Le vent balaye le paysage et apporte parfois la pluie en fin d’après midi. Le bas plafond nuageux est alors gris comme une barre HLM parisienne. De jeunes garçons regroupent leur troupeaux, les yourtes rabattent la toile qui recouvre l’orifice de leur dôme pour ne plus laisser la pluie pénétrer leur cocon. Et nous, on prends tout dans la gueule!  La pluie est cinglante mais heureusement passagère.  Je me dis qu’une averse mongole n’arrive pas à la cheville d’une pluie tropicale de Malaisie mais je persiste et signe :  Je hais la pluie. Je la déteste autant que José Bové ou que l’armateur du pétrolier Erika. Je la sens ruisseler sur ma nuque, alourdir mes cheveux déjà gras et peu présentables. Brice s’en contre fiche, sa seule préoccupation à ce moment là étant plus terre à terre : il devient difficile de s’allumer un clope.

Un soir nous  prenons connaissance de notre situation sur notre unique carte de la Mongolie. Notre périple en side-car touche à sa fin, nous ne sommes plus qu’à 250 kilomètres d’Oulan Bator, avec de la chance nous les couvrirons en 13 ou 14 heures de piste. Le squat que Brice a déniché ce soir est extraordinaire, nous nous posons au pied de rochers tortues, comme sortis de nulle part, ils sont dissimulés en vrac sur l’immense étendue d’herbe. La route est à 2 ou 3 kilomètres, plein sud, en contre-bas et devant nous, une vallée magnifique s'étend à perte de vue. Curieusement cette dernière me rappelle de part sa forme, la balance traditionnelle qui sert à peser les nourrissons, elle est parfaitement plate en son centre et ses bords cèdent doucement l’espace aux montagnes, dans un dénivelé doux et progressif. Le vent est teigneux ce soir, tout s’envole, si bien que dans une rafale plus forte que les autres, mon Nikon, perché sur le mètre cinquante du trépied, tombe de tout son poids sur le sol pierreux du campement. J’accours tel un dératé comme si ça allait changer quelque chose à ma négligence. Mon objectif n’a rien, mon boîtier FM2 non plus, en robustesse, les japonais ne sont pas des lopettes!

Pendant ce temps, Brice a vidé le coffre du side et l’a débarrassé de tout son chargement pour l’essayer a vide, sans équipier et goûter une bonne foie pour toute à l’extase de sa cylindré. Il file dans un rayon de cinq ou six kilomètres, poussant les gazes à fond les manettes. Le nuage de poussière paraît très "Rally des Pharaons", à près de 90 km/h le side dévore la steppe malgré avoir déjà parcouru  la piste pendant 12 heures cette même journée. Je suis fier de notre tank! Si les copains nous voyaient!

Ce même soir, un vent à décorner un boeuf continue de sévir, ça devient très gênant. Nous cherchons un lieu abrité en fouinant entre les immenses rochers tortues et finalement nous décidons de nous poser sur quelques mètres carrés,  sous ce foutu vent du nord. Nous surplombons la vallée, la vue est idyllique, la lumière limpide, nous allumons un feu. J’installe mon matelas sur un semblant de rochers plats et me repose. Brice fait sauter le couvercle d’une conserve de sardine fumées russes tandis que  je tranche une grosse miche de pain pendant que l’eau de nos nouilles chinoises commence à bouillir. Notre réserve de bois est suffisante pour pouvoir veiller tard dans la nuit, fumer des clopes et refaire le monde une énième fois. Nous parlons souvent des même choses, comme deux bagnards qui finissent par radoter. Je me plains de ne plus boire de pinard, Brice regrette de ne pas trouver de soda à son goût pour le mélanger avec sa vodka Gengis Khan. Chacun son manque.

Le lendemain, je suis debout le premier, comme d’habitude. Brice est constamment en décalage de 2 heures par rapport à moi. Le réveil est donc un moment de la journée que je savoure seul tout en cherchant de quoi boire dans le coffre arrière du side. Ensuite je m’allume une cigarette, captivé par le paysage et quelques minutes après je finirai par m’agenouiller par terre pour replier mon matelas et mon sac de couchage. Dormir "à la belle" c’est un régale, je pense que de toutes les nuits passées à camper depuis mes années Scouts d’Europe, les fachos du scoutisme,  j’ai dormi huit fois sur dix sous les étoiles, la tente igloo ne servant qu’en cas de forte pluie.  Brice également est un fervent partisan de la nuit sous les étoiles, combien de fois l’avons nous expérimenté côte à côte? A Chamonix dès l’enfance lorsque nous dormions sous les sapins, protégés par le plus grand massif d'Europe, en Europe de l’Est lors de notre trip en bagnole, en Finlande par –20 degrés durant notre périple en ski de fond, en Mauritanie sur le toit d’une bâtisse de Chinghetti, en Ukraine du haut d’un rocher qui surplombait  la Mer Noire ou bien à Lyon dans la foulé d’une cuite estivale. Peu importe l’endroit, la nuit "c’est tout bénef", un ciel seigneurial nous donne l’impression de dormir sous une voûte céleste vers laquelle je fixe des dizaines de satellites qui traversent le panorama étoilé. Je songe aux hommes verts qui habitent certainement un de ces lointains systèmes solaires dont nous percevons péniblement l’ultime scintillement. J’aimerai être Albator et pouvoir les rencontrer grâce à mon vaisseau intersidéral.

Notre vaisseau du moment est de fabrication Russe, il a une allure très rétro c’est ce qui me plait en lui. Doucettement nous acceptons l’idée qu’une fois de retour à Oulan Bator nous devrons le revendre. Entrer en Chine en side-car est un projet très séduisant mais les formalités administratives du passage de frontière et leur prix nous en dissuadent rapidement.

A 130 kilomètres de la capitale nous retrouvons l’unique bout de route goudronné de l’ouest Mongole qui relie timidement le petit monde urbain d’Oulan Bator à la majestueuse nature de la steppe et des montagnes de l’Altai. Nous filons sur cette même route que nous avions emprunté 3 semaines plus tôt. Dans une vallée que la route traverse en ligne droite et en terrain parfaitement plat, le moteur flanche totalement, en abandonnant lâchement son effort. C’est la première fois que cela nous arrive avec ce side. Nous nous souvenons qu’à l’allé nous avions eu de sérieux pépins mécaniques dans cette même vallée, je suis alors persuadé qu’elle est maudite.

Quelques heures plus tard nous nous arrêtons sur le bord de la route pour nous allumer une dernière cigarette à l’air pur. Oulan Bator est en contre bas, Brice enfile le casque que nous n’avons pas perdu en route. Nous entrons dans la ville par la périphérie industrielle que nous visitons dans un crochet d’une demi-heure, fascinés pas l’aspect brut et massif d’usines jadis Soviétiques et certainement pas certifiées par la norme ISO9002.

A notre guest-house nous retrouvons Inke et Nassan heureux de nous revoir. Notre objectif est désormais de refourguer notre side. Nous contactons Jean Mathieu, un français qui travaille à la microscopique ambassade de France, il est intéressé et c’est finalement lui qui en deviendra l’heureux acquéreur.  J’avais essayé d’entrer dans l’ambassade des État Unis pour amadouer un riche expatrié américain, mais ce fut chose vaine puisqu’en 2002, pénétrer dans une ambassade US c’est comme essayer de sortir d’Alcatraz et malheureusement pour moi,  je ne m’appelle pas Sean Connery.

Nous contemplons une dernière fois notre side-car tels deux gamins obligés de céder leur jouet à un camarade de classe. Il ne nous reste que deux  jours de validité sur notre visa Mongol, il est temps de décamper, à nous la Chine et le Tibet!   

© Ambroise Mathey - Février 2003

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